Cliquez sur l’image pour visualiser le teaser de l’expédition de 2012

Nager au-delà des frontières

La génèse du projet « Swim the World” qui va débuter en décembre 2021 avec Philippe Croizon et les jeunes nageurs en situation de handicap de l’académie Philippe Croizon, prend sa source en 2012. Voici une petite rétrospective écrite par Arnaud de l’expédition Nager au-delà des frontières. Une aventure inspirante à la rencontre d’ hommes du bout du monde et de la nature, grâce à un passion commune : la natation en eau libre.

L’expédition Nager au-delà des frontières, avait pour but d’aller au-delà de toutes frontières, des continents, des Etats qui gouvernent les hommes et des conflits qui séparent. Nos parcours respectifs de nageurs se sont rejoints autour de cette idée, et Philippe Croizon et moi-même avons mené une expédition en quatre volets. Il s’agissait de nager ensemble pour relier symboliquement les cinq continents.

Le parcours

En longeant tout d’abord la côte de Papouasie-Nouvelle Guinée vers l’Indonésie, de l’Océanie à l’Asie, ensuite de l’Egypte à la Jordanie pour relier l’Afrique à l’Asie, puis de l’Espagne au Maroc pour rattacher l’Europe à l’Afrique et enfin, les Iles Diomède dans le détroit de Béhring, des Etats-Unis à la Russie, pour jeter un pont entre l’Amérique et l’Asie.

Bien sûr, ce n’est pas nous qui allons adoucir le point de vue de ceux qui se haïssent et se déchirent, mais il ne nous paraît pas pour autant superflu de rappeler que l’homme peut employer son énergie à d’autres projets que le piratage de la planète et la domination de son prochain. Et s’il y a quelque chose que notre périple peut indiscutablement prouver, c’est que tout rêve peut-être réalisé pour qui le veut vraiment, au plus profond de soi, de toute son âme, de tout son cœur.

Pour mener ces expéditions, il nous a fallu vaincre les peurs, les doutes, les tracasseries de l’administration. En contrepartie nous avons rencontré des peuples très différents, des Papouans aux Inuits, en passant par les bédouins et les berbères.

En Papouasie, des habitants qui habitent à 10km et qui ne se sont jamais rencontrés

Nous avons abordé ces populations avec le plus de respect possible et avons eu la chance de partager leur quotidien, leurs coutumes, tout en appréhendant les difficultés liées aux différents climats. Nous avons également été reçus par les plus hautes autorités, notamment pour négocier les autorisations des traversées. Rencontrer diverses couches de la société nous a permis d’avoir un regard plus juste sur chacun des pays visités.
En commençant par la Papouasie Nouvelle-Guinée, deuxième plus grande île du monde après le Groenland, nous savions que nous allions découvrir un pays luxuriant et montagneux, localement encore peu exploré. L’ambassadeur de France nous a confié que les habitants de villages distants de dix kilomètres ne s’étaient peut-être jamais rencontrés. Environ sept cents langues différentes sont parlées par plus de trois cent ethnies.

Un projet humanitaire

Nous souhaitions avec Philippe donner à notre projet une dimension humanitaire et avons choisi de soutenir l’action de Handicap International dans sa lutte contre les mines anti-personnel et les bombes à sous munition qui, chaque année, mutilent des milliers d’enfants.

Nous avons visités des centres d’accueil pour découvrir comment est perçu le handicap.

Est-il rejeté ou caché comme cela a été longtemps en France ?

La perception du handicap dans le monde

Pour le savoir, nous nous sommes rendus dans plusieurs établissements, notamment à Vanimo en Papouasie, au centre « Senta Bilong Helpim » où séjourne une vingtaine d’enfants en situation de handicap. Pas moins de deux cents bénévoles se relayent afin d’assurer les tâches de la structure qui fonctionne grâce aux maigres aides gouvernementales et à des fonds australiens.

Les Papouans, un peuple solidaire face au handicap

Nous avons pu nous rendre compte à quel point les Papouans sont solidaires face au handicap. Un jour de marché à Vanimo, nous déambulions au milieu de bâches servant d’étales où les rares légumes sont exposés avec des poissons presque carbonisés pour une meilleure conservation, quand nous avons été arrêtés par une foule massée autour de Philippe.
Un à un, les villageois lui ont donné de l’argent. Leur attitude n’était pas sans nous surprendre, d’autant qu’ils affluaient et que l’un d’eux avait passé un sac autour de la tête de mon camarade pour y amasser des billets. Nous avions interprété cet élan de générosité comme un geste d’admiration mais aussi de compassion.

De manière à prolonger cette chaîne de solidarité, dès le lendemain nous avons remis l’argent recueilli à un centre.

Autrefois en Alaska, les personnes en situation de handicap étaient vénérées

De l’autre côté du globe, en Alaska, nous étions installés chez l’habitant, coupés du monde et de l’eau courante. Que Philippe ne dispose plus de ses membres ne semblait guère les impressionner : leur vie est tellement rude qu’ils n’ont peut-être pas la même sensibilité que nous (Des chasseurs et des enfants périssent chaque année d’accidents dans les froids extrêmes de l’hiver).

Il n’y a pas si longtemps, aux confins du cercle polaire, les Inuits nés avec des malformations étaient considérés comme des êtres à part. Ces enfants jouaient un rôle précieux au sein de la communauté, alors que ceux qui n’avaient pas la « chance » d’avoir un handicap visible, ils étaient reniés, promis par délaissement à une mort certaine. Aujourd’hui, les personnes en situation de handicap tiennent toujours un rôle important dans leur société. Elles deviennent en quelque sorte des guides spirituel et aucune décision importante n’est prise sans les consulter.

Des moments de vie chez les Inuits

L’ambiance était joyeuse en Alaska. Nous avons participé à la vie locale et avons même testé les danses traditionnelles, très importantes chez les Inupiaks. Ces danses, qui rappellent les gestes du quotidien, la chasse, la pêche, la cuisine, passent en boucle dans les téléviseurs qui ne reçoivent pas les ondes hertziennes.

Nager 1h30 entre les États-Unis et la Russie dans une eau à 3°

Les chasseurs nous ont emmenés en bateau sur la Petite Diomède, île perdue à quarante kilomètres de la côte, d’où nous sommes partis pour traverser jusqu’à l’ile d’en face, côté Russe : la Grande Diomède.
Le Kremelin nous avait donné toutes les autorisations pour entrer sur le territoire, mais l’armée stationnée sur place n’étant pas du même avis, nous n’avons jamais pu débarquer sur la Grande Diomède.
Equipés de combinaison en néoprène souple capable de nous protéger d’une eau à 3°C, nous avons terminé notre traversée dans les eaux territoriales russes, à quelques centaines de mètres de la plage.

Des villages avec un accès très limité à l’eau en Palestine

L’arrivée en Egypte et en Jordanie a été moins joyeuse à cause de la situation politique et militaire.
La rencontre avec des jeunes Palestiniens, Jordaniens, Egyptiens et Israéliens m’a ouvert les yeux sur la réalité de leur situation. Le point qui me paraît le plus intolérable est le problème de l’eau. L’occupation de la Cisjordanie et des hauteurs du Golan par Israël lui donne le contrôle de l’eau. Le Jourdain et d’autres cours d’eau ont été détournés de leur lit pour assurer l’irrigation des terres cultivées, ce qui provoque le tarissement de la mer Morte. Un grand nombre de villages palestiniens ne reçoivent l’eau que quelques heures par semaine, obligeant la population à faire des réserves dans des bidons, et dans des conditions d’hygiène souvent hasardeuses. Depuis toujours, les Palestiniens ont appris à gérer l’eau en fonction de l’aridité de la région. Les habitants des colonies ont en revanche un accès à l’eau illimité, à la façon européenne, et cette inégalité ajoute aux tensions.

Le golfe d’Aqaba, berceau des civilisations

Notre équipe a été chaleureusement accueillie en Jordanie par le Prince Raad, parent du roi Abdallah de Jordanie, et son fils le prince Mired. En Egypte, dans un contexte très tendu, en pleine élection présidentielle de l’après Moubarak, le gouvernement en place s’est largement mobilisé en notre faveur pour obtenir les autorisations de traversée. Nager au-delà des frontières a pris toute sa dimension dans le golfe d’Aqaba, l’un des berceaux de notre civilisation et des religions.

Épilogue

Dans cette aventure, même si nous avons été aidés par des professionnels, c’était Philippe qui décrochait le téléphone pour convaincre les sponsors. Et tous l’ont suivi, très probablement plus qu’ils ne m’auraient suivi avec mes bras et mes jambes.
Philippe et moi nous nous sommes souvent fait la remarque :

Le regard sur le handicap n’est-il pas en train de changer pour virer vers l’excès inverse, qui consisterait à accorder de l’attention à ce qu’une personne a à dire non pas pour ce qu’elle veut exprimer, mais parce qu’elle est handicapée ?

C’est pour éviter ce piège que nous avons tenu à présenter systématiquement le projet ensemble, à rappeler partout que c’était ni lui, ni moi, mais nous.
Si personne n’entourait Philippe, il ne pourrait évidemment pas faire ce qu’il réalise. Si Philippe n’avait pas spécifiquement attiré l’attention sur lui, notre cause n’aurait pas eu ce retentissement, ici en France comme dans les autres pays où nous avons été accueillis. Ce qu’il faut retenir, c’est que nous avons tous deux donné le meilleur. Nous avons tenu notre rôle pour former une équipe, et que le « handicap », cela faisait longtemps qu’entre nous, nous n’y faisons plus attention.

L’objectif ne serait-il pas là ?
Ne plus voir l’autre à travers son enveloppe corporelle, mais pour ce qu’il est vraiment, car nos différences tiennent bien plus à ce qui nous anime qu’à notre apparence physique ?

A suivre

10 ans après, nous souhaitons réitérer l’expérience avec Philippe Croizon mais cette fois en prenant dans notre sillage des jeunes nageurs qui préparent les jeux paralympiques. Sous l’égide d’enVIE de sens, nous réaliserons une traversée par an en commençant en 2021 par la Polynésie. Comme sur chacune de nos expéditions au-delà du défi sportif, nous souhaitons avec Cindy aller à la rencontre des populations locales. Ecouter et porter un regard ajusté à la culture locale, sur la place du handicap au sein de ce territoire d’outre-mer.

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