Yann Jondot, 49 ans, maire de Langoëlan (Morbihan), dans le centre Bretagne, n’a pas comme unique objectif de rendre meilleure la vie de ses 400 concitoyens. Paraplégique depuis un accident de moto, il entend profiter de son mandat pour faire avancer la cause du handicap sur le plan national, en mettant l’accent sur l’accessibilité aux lieux publics.

Yann s’est investi d’une mission, et il souhaite montrer que pour une personne en situation de handicap, il est plus simple d’atteindre le sommet d ’une montagne que d’accéder à des milliers de lieux publics en France comme des pharmacies, des cinémas, ou autres commerces.

En 2017, il se lance un pari fou : devenir le premier élu français paraplégique à grimper le Kilimandjaro, en Tanzanie. Pourquoi cette montagne ? Parce qu’elle est accessible avec une joëlette, un fauteuil de randonnée adapté pour les personnes en situation de handicap. En effet, l’ascension du toit de l’Afrique ne nécessite pas de matériel d’escalade particulier. Une bonne condition physique est néanmoins vivement conseillée, car le sommet atteint 5895 mètres d’altitude. Environ 30.000 randonneurs du monde entier tentent cette ascension chaque année, pour 40 à 70% de réussite selon le parcours. Des bouteilles d’oxygène, des caissons de décompression et un hélicoptère peuvent être prévus, au cas où…

L’idée est de faire prendre aux pouvoirs publics et à la collectivité que nous sommes tous concernés par l’accessibilité. Pour se faire, Yann s’entoure d’une équipe représentant les différents corps de métiers de notre société. En faisant ce choix, il entend prouver qu’aujourd’hui tout le monde doit être concerné par le handicap et l’accessibilité. Ce sont donc pas moins de 11 personnes qui partiront de France parmi lesquels Yann Carzon, boulanger, neveu de Yann Jondot, représentant l’artisanat mais avant tout présent pour les soins intimes de son oncle, 2 équipes de production pour les tournages de documentaires et un journaliste de radio France pour les médias, un médecin urgentiste, un agriculteur pour représenter le monde rural, une coordinatrice représentant le monde associatif et Arnaud Chassery, guide en montagne et notamment connu pour avoir relié les cinq continents à la nage en 2012, avec le quadri amputé Philippe Croizon.

Après plusieurs mois de préparation, les membres de l’expédition « Un sommet pour une rampe » parrainée par la Société des Explorateurs Français se retrouvent à Paris pour un vol direct vers Kilimandjaro Airport.

À la veille du départ, Yann rencontre Déo. Ce jeune homme est le premier paraplégique Tanzanien à avoir rallié le sommet, en 2013. Les deux acolytes échangent longuement, Yann prend des conseils et avoue « J’ai un peu peur d’aller là-haut…Il y a de nombreuses questions qui me viennent maintenant, au niveau du froid, de la position sur la joëlette… »

Tout sourire, le Tanzanien lui conseille de “rester souple” sur ce fauteuil adapté pour la haute montagne. La grande difficulté n’est pas tant l’effort à produire, car il s’agit d’une grande et longue randonnée, mais surtout de bien s’acclimater pour ne pas trop subir le fameux MAM, le Mal Aigu des Montagnes ; c’est l’ennemi numéro un des alpinistes et les symptômes peuvent arriver à tous et être dangereux : du mal de tête aux vomissements, il peut aller jusqu’à l’œdème cérébral ou pulmonaire. Au Kilimandjaro, c’est d’ailleurs la principale cause des échecs d’ascension.

En ce mois d’octobre, c’est la fin de la saison sèche, les différences de température sont importantes et nous perdons à cette période de l’année 7 à 8 degrés par tranche de 1000 mètres de dénivelé. Plusieurs itinéraires sont possibles, mais en concertation avec le chef d’expédition, Abel, un guide local, nous optons pour la voie Marangu, plus longue mais moins escarpée. L’altitude de notre point de départ, Marangu Gate, se situe à 1860 mètres.

Sur un grand terrain vague, des hommes viennent de toues la région pour tenter d’intégrer une expédition vers le sommet. Les guides choisissent leurs porteurs, selon l’équipement, l’expérience et le besoin de ces jeunes garçons qui viennent ici pour nourrir leurs familles. La plupart d’entre eux feraient n’importe quoi pour avoir la chance de porter un sac ou tout objet utile à une cordée. Ils savent que monter une joëlette là-haut relève de l’exploit, et en Afrique, les rumeurs fusent rapidement. Yann a prévu de doubler la rétribution journalière d’un porteur, soit 10 dollars, tous veulent en être… Après de longues discussions, nous avons gonflé au maximum l’effectif et limitons la charge à 18 kilos par porteur.

Cette première journée de marche se déroule dans la jungle. Des lichens pendants, des fougères arborescentes, des lianes, nous offrent un décor luxuriant somptueux. D’un air médusé, des singes pourtant habitués au randonneurs regardent cette file interminable que constitue notre équipe ; en effet, en plus des 11 Français, il faut ajouter 57 porteurs, 5 guides et 2 cuisiniers.

Yann effectue la plus longue partie de cette journée dans son fauteuil traditionnel ; il veut démontrer qu’une personne handicapée n’est pas nécessairement systématiquement assistée. Malgré la chaleur, les pierres de toutes tailles parsèment le sentier et bloquent régulièrement ses roues, les larges ornières manquent de le faire tomber à plusieurs reprises, il insiste inlassablement. En nage, il lance au micro de Radio France :

Tout ce que je peux faire par moi-même, je le fais. Oui, parfois j’ai besoin d’aide, mais une personne en situation de handicap doit tout faire pour se rendre le plus autonome possible.

Yann Jondot

Arrivée à Mandara hut 2715 mètres

Situé au cœur de la jungle, nous arrivons en fin de journée à Mandara. Des petites huttes aux toits triangulaires nous offrent un confort relatif après cette première journée. Malgré un décor de forêt tropicale, la fraîcheur du soir nous rappelle que nous sommes bel et bien en montagne. Le soir, à la lueur des frontales, Abel nous raconte les histoires et les légendes de son peuple, les Chaggas. Nous nous imprégnons de cette ambiance, prenons conscience des difficultés à venir… Il nous enjoint de nous inspirer de l’âme du maître des lieux, « Mandara » qui était un chef de tribu guerrière. C’est précisément l’état d’esprit que nous devrons avoir dans les jours qui se profilent : des guerriers venus accomplir leur mission.

Arrivée à Horombo hut 3705 mètres

La journée jusqu’à Horombo est encore assez joviale. Nos amis Tanzaniens que je considère comme des compagnons de marche, non pas comme des porteurs chantent à plein poumons. Le chant repris en cœur donne une énergie redoutable. Nous nous rendons compte qu’il est nécessaire voir indispensable d’entonner chaque refrain. Notre attention est de ce fait canalisée et annihile toutes formes de souffrance.

Jambo, Jambo, bwana, habari gani, Mzuri sana…
Wageni wakaribishwa, Kilimandjaro, Hakuna Matata…

Cette chanson de bienvenue aux « hommes blancs » retentit dans la montagne, et continuera à résonner très longtemps dans nos cœurs…
Au détour du sentier, très soudainement, nous arrivons à la lisière de la jungle. Flanqué au milieu du massif, il se dresse à nos yeux ébahis, le majestueux Mont Kilimandjaro… Il paraît si près, mais pourtant encore si loin…Le défi est posé là, devant nous. Nous arrivons dans la zone de combat comme la dénomme les alpinistes. Cet espace particulier qui compose l’un des l’étages montagneux ou chaque plante doit se battre pour exister.
Nous arrivons dans le brouillard en fin de journée à Horombo. Des petits chalets et des tentes fleurissent ce paysage lunaire. A cette altitude, il n’y a plus de randonneurs, uniquement des cordées d’alpinistes se préparant à l’assaut final.

Journée d’acclimatation jusqu’à 4000 mètres

Une journée off, afin de récupérer des forces et s’acclimater à la haute altitude. Après une nuit difficile dû notamment à l’altitude et aux ronflements des hommes nous pouvons assister à un lever de soleil des plus mémorables. Le ciel est rouge feu, la vue est infinie, les couleurs de la végétation mêlée au bleu de l’horizon nous offrent une palette visible uniquement en ces lieux.

Chacun profite de vaquer à ses occupations de circonstances. On répare un duvet, certains se rasent ou font leur toilette en plein air devant ce spectacle hypnotisant.
Puis départ à la mi-journée pour atteindre Zébra Rocks à 4000 mètres d’altitude. Cet endroit étonnant où la pierre blanche laisse apparaître de larges lignes noires est un lieu sacré pour les Shaggas. Les autochtones vivant en harmonie dans cette nature y voient des zèbres, les occidentaux imprégnés par le syndrome du consumérisme y voient des codes-barres… Chacun y trouvera sa façon d’être.
L’objectif de cette journée est de s’acclimater progressivement à la haute altitude. Dans le jargon on fait le « yoyo », c’est-à-dire monter et redescendre aussitôt pour faciliter l’adaptation de nos organismes au manque d’oxygénation. Abel, a sa recette et prévient :

Si vous ne marchez pas lentement, ça peut devenir difficile pour vous. Car le corps fabrique des hémoglobines rouges et, petit à petit, on va s’adapter et ce sera alors plus facile. Sinon, si vous voulez courir, ça sera difficile. Alors souvenez-vous y ici on préconise polé polé, c’est primordial pour arriver au bout” enseigne-t-il.

En Swahili, ce terme veut tout simplement dire « Doucement ».

Arrivée à Kibo hut 4730 mètres

Au bout de l’enfer…Le 23 octobre 2017, nous nous élançons d’Horombo, tôt dans la matinée, la brume, le vent et la pluie ont dévisagé le paysage idyllique de la veille.
Nous essayons malgré tout de nous remonter le moral, en faisant allusion au grain Breton en cette même période de l ‘année. « C’est comme chez nous !» lance l’un des nôtres.
Nous avons plus de 1000 mètres de dénivelé à escalader dans la journée, à cette altitude, dans ces conditions dantesques, je comprends rapidement que cette journée sera décisive.
Après quelques heures, de marche, un long faux plat se profilent. Le brouillard obstrue notre visibilité, le vent de face fait accélérer les grosses gouttes de pluie et nous fouettent le visage. Des petits groupes se forment, il n’est plus question d’attendre un partenaire, chacun doit progresser à son rythme, sous réserve de se faire prendre par le froid, mortel à cette altitude…
Je prends la décision de prendre de l’avance avec Gérard, l’un des deux caméramans pour assister à l’arrivée de Yann. Nous devrons nous tenir prêt, caméra sur pied et micro branché lorsque la joëlette va débouler. Les images de son arrivée à Kibo sont primordiales pour le documentaire. Je sais que nous ne pourrons pas rejouer la séquence, c’est tellement surréaliste, des abandons sont à prévoir. En effet, les porteurs sont très mal équipés, l’un d’eux à des chaussures de ville, un autre n’a pas de blouson… Yann a pourtant obtenu d’un partenaire une cinquantaine de vestes déperlantes, des bonnets, des vestes polaires, mais ces hommes courageux sont ici pour subsister à leurs besoins, et le moindre pourboire vaut pour eux des heures de travail. Ces hommes courageux veulent nous suivre le plus loin possible.

Plus nous progressons, plus le brouillard devient dense… Le vent ne parvient pas à dissiper cette brume épaisse accrochée à la montagne. Lorsque nous arrivons à un embranchement, je n’ai pas la moindre idée où nous diriger. Gérard à des grandes difficultés à suivre, il est exténué et je l’exhorte à ne pas s‘arrêter. Je décide de faire confiance à ma boussole pour prendre le nouveau cap.

A quelques hectomètres derrière nous, le groupe de la joëlette est à la peine. Yann Carzon entend un cri au loin. Après concertation avec un guide il décide d’aller voir ce qu’il pense être un appel à l’aide. Son instinct le conduit vers un homme allongé dans un abri délabré. Il est en hypothermie et tremble de tout son corps. Yann ôte sa veste et son équipement et l’enserre contre lui pour lui faire remonter sa chaleur corporelle. De longues minutes s’écoulent avant que les rangers du parc arrivent en trombe. En quelques instants, l’homme invalide est placé sous oxygène avant d’être redescendu en urgence.

Nous croisons un groupe de huit alpinistes Suédois qui descendent de Kibo. Ils me donnent l’impression de revenir de l’enfer, d’une guerre livrée contre éléments. J’échange quelques mots en anglais avec l’un d’eux. Il me fait part de la grande difficulté du final, que seul trois de leur groupe ont pu atteindre le sommet, et qu’ils ont subi des températures de l’ordre de -20 degrés.

Près de dix heures de marche sans interruption pour arriver enfin à Kibo. Les membres de l’expédition arrivent au compte-goutte, ou par petits groupes. L’altimètre indique 4730 mètres. A cette altitude, trempé jusqu’aux os, le danger est bien réel. Yann arrive enfin, ses traits sont tirés, comme pour chacun des accompagnants. Commence alors une course contre la montre. Je fais un inventaire de toutes les affaires sèches disponible ; il n’y en quasiment pas… Tous les sacs arrivent gorgés d’eau, malgré les protections. Les guides passent vers nous pour récupérer pantalons, t-shirts, polaires, chaussettes et les faire sécher sur les gamelles des repas.
Quand Yann Carzon aide son oncle à se glisser dans son sac de couchage, Il se rend compte qu’il a les jambes bleues. La situation est critique. J’ai vu en arrivant dans le refuge une pile de vieux journaux que je peine à retrouver mais qui serviront le moment venu. Nous sommes tous masser dans cette pièce et des vêtements sont suspendus ou posés pour le séchage dans le moindre recoin. Je vois l’inquiétude du médecin qui mets Yann en garde sur le risque qu’il encourt, ses extrémités pourraient gelés et entrainer une amputation.

Yann me demande de venir près de lui et me dit : “Arnaud, tu te débrouilles comme tu veux, tu m’emmènes sur ton dos s’il le faut, mais on va là-haut…”

Le message est très clair et je sais toute l’importance de notre mission. Renoncer à faire le sommet, c’est se résigner à la perte du projet : être entendu du sommet de l’Etat. Il nous faut frapper fort pour avoir une chance d’être reçu par les plus grandes instances. L’enjeu est de taille, il n’est pas question de se mettre en danger, mais j’en ai vu d’autres, et mon instinct me pousse à agir :

On peut le faire !

Ma priorité est de m’assurer que Yann puisse avoir des vêtements secs pour le lendemain. Je rends visite à Abel, il est avec les autres guides dans un autre refuge. Je dois m’assurer qu’il nous donne le feu vert pour tenter le final de l’ascension. Devant son optimisme, je rejoins le groupe qui semble décidé à ne pas tenter le diable. Entre temps, le médecin a convaincu une partie de l’équipe qu’il serait préférable de redescendre. Étonné de cette ambiance de mutinerie, je jette un œil vers Yann et comprends instantanément son état d’esprit. Je prends alors mes responsabilités et m’adresse au groupe :
« Yann a des affaires sèches, nous avons l’accord du chef d’expédition pour un départ à 6h demain, donc nous tentons de faire l‘ascension. Que les personnes qui souhaitent se joindre à nous se tiennent prêtes pour l’heure dite ».

Dans la foulée, un inventaire est réalisé afin de collecter le moindre vêtement sec des participants ne souhaitant pas réaliser le final.
Nous nous retrouvons ensuite tous pour prendre le repas. C’est Abel qui prend la parole pour exhorter chaque personne à donner le meilleur d’eux-mêmes.

L’altitude peut altérer le discernement, il y’a peu d’oxygène, poser vous la question suivante, pourquoi êtes-vous ici ? Nous vous demandons de faire preuve de volonté et de courage. Nous avons fait le plus difficile et nous pouvons y arriver tous ensemble.

Abel

On ne peut pas dire que la nuit porte conseil, à 4700 mètres, il est difficile de bien dormir. D’ailleurs à haute altitude, les problèmes arrivent généralement la nuit, lorsque le corps et au repos. L’œdème pulmonaire est proche pour certains qui toussent trop fréquemment… Dans une telle situation, chacun doit faire les choses en son âme et conscience et personne n’est obligé de tenter le final. Après quelques heures de sommeil, dans le meilleur des cas, il est temps d’en découdre avec la montagne.

Uhuru Peak 5895 mètres 9 heures d’ascension/ 7 heures descente (Kibo)

Le médecin regarde d’un air dubitatif nos préparatifs. J’enroule les journaux collecté la veille autour des jambes et des pieds de Yann. Un sac plastique enveloppe le tout. Nos gants n’ont pas eu le temps de sécher et nous lui enfilons des chaussettes en laine jusqu’au coude.

Il fait nuit noire sur la montagne quand la file indienne de lampe frontale illumine la neige pour s’élancer vers le toit de l’Afrique. Très vite, la pente s’incline considérablement et Gérard notre caméraman qui a passé une mauvaise nuit est en difficulté.

Les effets de l’altitude se font maintenant bien ressentir, le souffle est court, le pas se fait plus lourd, le rythme est bien plus lent, les chants ont laissé la place à la respiration forcée des escorteurs de Yann dans la joëlette. Il joue avec son corps, tantôt en avant, tantôt en arrière ou sur un côté pour maintenir l’équilibre de son fauteuil… Les efforts pour tirer, pousser la joëlette mobilisent toute notre attention. Nous sommes 6 ou 8 minimum pour gagner des centimètres et nous rapprocher du sommet.
Tel un chef d’orchestre, Yann nous préviens de chaque pierre, de chaque bordure, des larges saignées incrustées dans la roche représentants pour nous autres autant de défis. Ces efforts multipliés à chaque instant nous épuisent littéralement. Nous interchangeons nos places de plus en plus régulièrement pour nous soulager. Une véritable fourmilière s’est instituée autour de Yann.

Les Tanzaniens ont le sens de l’honneur et un courage qui laisse pantois.
Rien ne les arrête et leurs enthousiasmes est communicatif.

La première pose, A 5200 mètres, est la bienvenue. Il n’est guère possible de s’assoir dans cette neige collante et il n’est pas envisageable de rester plus de cinq minutes sous peine de se refroidir. Je regarde autour de moi et je vois des visages fatigués, on ne parle pas, les regards suffisent à comprendre ce que nous ressentons tous. Les maux de tête dû à l’altitude, les nausées, les douleurs dans les cuisses. Il est difficile d’avaler quoi que ce soit dans ces conditions. Il le faut pourtant, nos corps ont besoin de combustible, pour ne pas sombrer. Le paracétamol distillé par le médecin et les guides, les barres de céréales sont les meilleures alliées de circonstances.

La pente continue à s’incliner, et Abel nomme trois accompagnants pour s’encorder et hisser la joëlette. Les valeureux se cramponnent comme ils peuvent au sol, s’agrippent à la roche pour élever ce conglomérat d’hommes qui se démènent. Il n’est pas judicieux de regarder là-haut, vers le sommet, il paraît encore si éloigné. Il nous faut impérativement rester dans le présent, et donner toute notre énergie pour que la roue passe pierres après pierres.

Après 7 heures d’efforts intenses, nous arrivons enfin au col qui nous ouvre une vue époustouflante sur le cratère. Les forçats arrivent au compte-goutte, dans la souffrance chacun à son propre rythme. Certains membres de notre groupe pensent alors que c’est l’arrivée et commencent à s’auto congratuler… Abel lance alors d’un ton très calme : « Ce n’est pas terminé… Nous ne sommes qu’à Gilman’s Point, 5685 mètres. Il y a encore 200 mètres de dénivelé jusqu’à Uhuru Peak, le point le plus élevé. Soit environ 2 heures de marche… »

Peu importe, nous savons que nous sommes sur le cratère, plus rien ne peut nous arriver. Il nous faut continuer, les minutes qui s‘écoulent sont précieuses, la descente s’effectuera de nuit à la frontale, nous n’avons pas de temps à perdre. Après une courte pause, nous voilà lancé pour le final.
Un long corridor surplombe le trou béant du cratère et nous mène jusqu’au glacier. Ce décor paraît surréaliste, en quelques heures, nous sommes passé d’une ambiance tropicale, à une zone lunaire et maintenant nous contemplons un paysage arctique.

Nous savourons ces derniers mètres, suivant la trace des cordées précédentes, menant jusqu’au panneau final indiquant « Mont Kilimandjaro, Uhuru Peak, 5895 mètres ». Les alpinistes viennent s’y accrocher fièrement pour immortaliser l’instant où le toit l’Afrique est conquis.

Yann donne une interview en direct sur Radio France et interpelle le Président de la République au sujet de l’accessibilité en France. Il reste lucide et quand le journaliste lui demande si cette ascension est un aboutissement pour lui, il répond :

Pas encore, il reste deux étapes, l’assemblée nationale et le sénat. Les RDV sont pris, et j’espère que la charte d’accessibilité sera validée et adoptée par ces instances.

Yann Jondot

Après une longue séance de photos devant le fameux panneau avec les banderoles des 64 partenaires et sponsors, nous entamons comme prévu la descente en fin de journée. La fatigue est bien présente, mais le sentiment d’avoir accompli une prouesse donne des ailes, et malgré la plus grande partie du parcours effectué de nuit, nous arrivons vers 22 heures à Kibo pour une nouvelle nuit à 4700 mètres d’altitude.

Yann effectue ensuite la plus grande partie du retour dans son fauteuil traditionnel. Le souvenir de notre arrivée à l’entrée du parc entourée de nos nombreux accompagnants, chantant à tue-tête reste un souvenir impérissable. Comme pour prolonger le moment tous ensemble, les embrassades, les danses traditionnelles n’en finissent plus. Les cordées arrivant pour tenter à leurs tours l’ascension nous regardent avec envie.

Notre mission en Afrique ne s’arrête pas ici. Yann rencontre Moshi, un ami de Déo, le premier paraplégique tanzanien à avoir vaincu le sommet.
Moshi est peintre, handicapé lui aussi. Enfant, il est tombé d’un arbre, ce qui lui vaut d’être couché en permanence pour exercer son art : une peinture traditionnelle Tanzanienne appelé « Tinga ». Souvent appliqué sur toile, ces peintures représentent des animaux de la savane. Moshi peint sans jamais avoir vu le moindre animal sauvage vivant dans son pays.
Yann décide d’amener le jeune peintre dans un parc afin qu’ils puissent admirer la splendeur des girafes, observer les flamants roses et s’imprégner des nombreuses rencontres d’animaux tout au long d’une journée mémorable.

Quelques mois après cette rencontre, Moshi s’est cassé la jambe. En Afrique une telle blessure peut avoir des conséquences dramatiques, le jeune peintre décèdera sans que nous puissions honorer notre promesse de l’aider à financer son propre commerce.

Yann tient à rencontrer un autre ami de Déo, John, qui lui est albinos. Cette forme de handicap à des conséquences dramatiques dans certaines régions d’Afrique. En effet, des us et coutumes ancestraux laissent entendre qu’obtenir un morceau de chair d’un albinos porte bonheur. Ces gens sont donc traqués, chassés, pour être mutilés d’un doigt ou d’une oreille. John, professeur de mathématiques, nous raconte son quotidien ; il doit en permanence prévenir ses parents où il se trouve, ne surtout pas sortir la nuit, se priver d’aller dans certaines zones… Son témoignage est bouleversant, et nous rappelle à quel point une vie ne tient qu’à un fil, dans certaine partie du monde. Finalement, ce drame nous rappelle la fragilité d’un être en situation de handicap.

Si cette expédition est un tremplin pour parler et mettre en lumière les défaillances de l’accessibilité en France, nous avons la conviction que cette aventure permettra aussi de contribuer à changer le regard sur les personnes en situation de handicap.
Le documentaire « Du toit de l’Afrique au sommet de l’Etat » est un outil de travail qui va permettre, au fil des projections dans les établissements scolaires, de conférences, va permettre de continuer nos actions pour annihiler les discriminations à l’encontre des personnes handicapées.

Dans le pays des droits de l’homme, nous devons refuser l’invisibilité, depuis trop longtemps dans nous mettons la poussière sur le tapis. Si la loi de 2005 a été un premier pas, c’est loin d’être suffisant et nous nous devons d’apporter une plus large écoute, d’apporter de la considération, une éducation adaptée pour faciliter l’inclusion. Dans ce monde ou le numérique prend toujours plus de place, ce qui constitue un progrès certain mais qui occasionne aussi un recul de l’humain dans les activités d’accueil et d’orientation nous devons apporter des solutions. Yann et sa charte d’accessibilité donne ces réponses.

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